Venise était balayée par la neige qui se faufilait dans les recoins des façades et à travers les canaux à demi gelés par cet hiver glacial de l’année 1756, 5ème année de règne de sa sérénissime
le doge Francesco Loredan. Ce soir du 18 décembre, les Vénitiens restaient chez eux, se regroupant autour de leurs cheminées tout en entendant le vent glacial s’engouffrer entre les habitations.
Les toits aux couleurs habituellement si chaudes étaient recouverts d’une épaisse cape blanche et la lagune qui entourait et protégeait la cité, à demi gelée, se perdait dans une brume blanche et
froide. Plus personne ne se risquait dans les rues et sur les canaux, les embarcations étant prises dans la glace… Le long du grand canal, Les grands palais ressemblaient à des vaisseaux fantômes
ancrés le long de la rive. La grande façade grise du palais de la famille Floretti se perdait entre la brume et la nuit noire. Seule une lumière provenait d’une grande fenêtre. Le bureau du
sénateur Floretti était la seule pièce qui n’était pas encore plongée dans l’obscurité.
La main légèrement tremblante, celui ci trempa sa plume dans un encrier puis se mit à écrire sur un parchemin grisâtre. Ses mains maigres glissèrent peu après la missive dans une enveloppe
jaunie. Puis il se saisit d’une barre de cire rouge et la plaça au-dessus de l’enveloppe… il approcha la flamme de sa bougie et la cire tombât, goutte après goutte sur l’enveloppe, tel du sang
encore chaud. Lorsque la tache eut atteint la bonne dimension, Floretti y appliqua son sceau d’un geste sec. Lorsqu’il retira celui ci, la marque des Floretti était
imprimée : deux chats aux yeux en amande placée de chaque coté des armes de la famille.. Le même symbole était gravé sur le linteau de la grande cheminée de marbre, où ne brûlaient plus que
quelques braises, diffusant une lumière rougeoyante sur les murs recouverts de livres.Floretti rangea l’enveloppe dans sa veste de velours vert et se leva.
Depuis la fenêtre il voyait la neige qui tombait à gros flocon sur la ville ensommeillée… Il se retourna brusquement, l’oreille aux aguets. Il chercha à distinguer les coins sombres de son
bureau, en proie à une certaine angoisse. Tremblant, il se saisit de son chandelier et se dirigea vers la grande porte recouverte de boiserie… Il passa devant la cheminé, se sentant épié… Il se
tourna vers l’âtre qui rendait ses dernières braises et il sursauta en apercevant les yeux plissés des deux chats gravés sur le marbre… Se reprochant ses craintes enfantines, il ouvrit la
porte.Son secrétaire lui faisait face ;
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« Votre gondole est prête monsieur… » dit-t-il en s’inclinant légèrement.
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“merci Giovanni, j’arrive.”
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“Si je puis me permettre monsieur.. sortir un soir comme celui ci est extrêmement dangereux »
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« Je n’ai pas d’autre choix Giovanni » Il ajusta son tricorne et commença à descendre le grand escalier de marbre gris sous le regard navré de son secrétaire, un jeune
homme frêle au teint blafard et aux cheveux d’un noir de geais.
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« Monsieur ! » Fit une voix forte. Son Gondolier personnel était en bas de l’escalier, son chapeau a large bord et sa cape recouverts de
neige. « Monsieur il faut partir maintenant, la glace est de plus en plus épaisse..
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« J’arrive » répondit le vieux sénateur de sa voix lasse. Il descendit l’escalier, s’appuyant sur sa précieuse canne au pommeau d’or.
Quelques instants plus tard, la gondole noire quitta les quais du palais et s’élança dans le grand canal, dont le centre n’était pas encore gelé. Un silence pesant régnait autour de
l’embarcation, seulement troublé par le crissement de la coque contre la glace. La brume était dense. Le sénateur était emmitouflé dans une cape, à l’intérieur de la petite cabine de
l’embarcation, inquiété par les bruits qui l’entourait… le souffle court, il luttait contre le froid intense. A l’arrière, le pilote enfonçait la longue rame dans la glace, grelottant de froid,
tandis qu’a l’avant, Le deuxième gondolier cassait la glace a l’aide d’un bâton. Il tenait fermement une lanterne dont la lueur vacillante éclairait faiblement les eaux noires.
Les lèvres engourdies, il donnait des ordres secs au pilote, afin d’éviter les plaques de glaces trop importantes. Sa voix résonnait étrangement dans le grand canal, habituellement si animé…
Derrière lui contre la cabine, un long fusil était posé, déjà chargé.
Ils remontèrent vers le nord puis tournèrent dans un étroit canal ou la brume semblait avoir pris ses droits.La proue éffilée brisait la glace. La progression semblait
de plus en plus difficile.
Il n’y avait aucun quai ,ce qui rendait l’endroit oppressant. Entre les deux hauts bâtiments, les gondoliers ne distinguaient qu’une mince bande de ciel…
Floretti vérifia que l’enveloppe était toujours dans sa veste. Rassuré, il ferma les yeux pour tenter d’évacuer son angoisse.
Soudain, l’embarcation s’immobilisa… Le gondolier à l’avant se saisit de la lampe et tenta d’éclairer l’obstacle.
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« Que se passe-t-il ? » cria le pilote. Seul un faible écho lui répondit. Il ne distinguait même plus l’avant de l’embarcation. Il avait
le sentiment que la brume envahissait tout. Il n’eut même pas le temps de crier. Une lame venu de nul part lui trancha la gorge.
Floretti entendit le corps tomber dans un bruit sourd. Le vieil homme poussa un gémissement de terreur. L’obscurité était presque totale. Il regarda par la petite vitre situé derrière la cabine
la cabine… Il poussa un cri d’horreur lorsque la tête tranché de son pilote tomba sur le verre, les yeux exorbité, le visage fixé dans un rictus de terreur… le sénateur ouvrit précipitamment la
porte latérale et s’élança dans les eaux noires et glaciale. Ce qu’il aperçut alors en face de lui lui fit oublier l’horrible sensation que produisait le contact de l’eau glacé. A quelques mètres
de lui une longue gondole à la proue argentée s’était arrêté… à son bord, une femme était assise, le visage caché par un masque de velours noir…derrière elle, des ailes de papillon complétaient
sa robe de soie bleu… un sourire énigmatique flottait sur des lèvres de nacre. Il nagea ou plutôt progressa dans ce mélange d’eau et de bloc de glace pour venir s’agripper au bord de cette
étrange gondole, au pied de la créature. Il n’en pouvait plus.
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« Aidez-moi » gémit –t-il en se hissant dans l’embarcation . Il releva la tête. La créature lui faisait face, pointant son épée vers lui… Avec
un geste lent elle retira son masque, dévoilant son visage.
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« Nooon.. Pas vous.. c’est impossible… »Tandis que son corps s’enfonçait dans les eaux noires, les éclaboussures de sang s’incrustaient dans la glace autour de la scène du
crime.
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